Imaginez l’aube se levant sur la brousse africaine. Avant même de voir l’animal, vous l’entendez : le craquement net d’une branche d’acacia, le bruissement sourd des hautes herbes arrachées, le grondement profond d’une mastication rythmique. C’est le son de la survie. Pour l’éléphant, manger n’est pas simplement une activité, c’est une obsession vitale, une course contre la montre pour alimenter un corps colossal dans un environnement souvent hostile.
Mais que mange réellement un éléphant ? Au-delà de l’image d’épinal du pachyderme broutant paisiblement, se cache une reality complexe faite de stratégies cognitives, d’adaptations physiologiques et, aujourd’hui, d’une lutte acharnée face au changement climatique. Dans ce guide, nous allons explorer l’alimentation de ce géant à travers les yeux des rangers et des scientifiques, révélant comment son appétit insatiable façonne le paysage africain et pourquoi comprendre son assiette est essentiel pour sa sauvegarde.
Sommaire
Que mange un éléphant : Quantités et diversité au menu

Éléphant d’Afrique broutant dans la savane
L’alimentation de l’éléphant est une affaire de démesure. Pour maintenir sa masse corporelle impressionnante, un éléphant adulte doit ingérer une quantité phénoménale de biomasse chaque jour. Selon les données compilées par les experts, un individu moyen consomme environ 160 kg de nourriture par jour [1].
Pourquoi une telle quantité ? La réponse réside dans leur physiologie digestive. Contrairement aux ruminants qui extraient méticuleusement chaque nutriment, l’éléphant possède un système digestif étonnamment inefficace. Il ne digère et n’assimile qu’environ 40 % de ce qu’il ingère [2]. Cette faible efficacité l’oblige à devenir une véritable machine à manger, passant jusqu’à 18 heures par jour à se nourrir pour compenser les pertes.
Cette quête perpétuelle de nourriture fait d’eux des acteurs clés de leur environnement. C’est précisément ce rôle d’ingénieurs des écosystèmes des éléphants qui permet de maintenir des habitats ouverts, bénéficiant à des dizaines d’autres espèces, des antilopes aux bousiers.
Pour un touriste se demandant que mange un éléphant sauvage en Afrique, la réponse dépendra toujours de l’endroit où il pose ses jumelles. C’est un herbivore généraliste, mais sélectif, capable de passer de l’herbe tendre aux écorces fibreuses selon la nécessité.
Savane vs Forêt : À chaque habitat son buffet

Éléphant de forêt dans son habitat naturel
Il est crucial de distinguer les différences de régime entre éléphants de savane et de forêt. Bien qu’ils partagent une lignée commune, leurs garde-mangers sont radicalement différents.
L’éléphant de savane (Loxodonta africana) est avant tout un brouteur d’herbe. Une étude technique de l’African Wildlife Foundation (AWF) révèle que dans les habitats de savane, l’herbe représente jusqu’à 70 % de leur régime alimentaire en saison des pluies [3]. Lorsque la saison sèche arrive et que l’herbe jaunit et perd sa valeur nutritive, ils se tournent vers les ligneux : branches, buissons et écorces deviennent leur aliment de base.
À l’inverse, l’éléphant de forêt (Loxodonta cyclotis), plus petit et plus discret, évolue dans la densité de la forêt tropicale du bassin du Congo. Son régime est nettement plus diversifié. Les recherches indiquent qu’il consomme jusqu’à 230 espèces différentes, avec une préférence marquée pour les fruits, les feuilles, les graines et les écorces [3]. Cette frugivorie (consommation de fruits) est essentielle pour la régénération de la forêt. Les différences de régime entre éléphants de savane et de forêt illustrent parfaitement l’incroyable adaptabilité de ces animaux face à leurs environnements respectifs.
Les secrets de survie des rangers : Comment trouvent-ils l’eau et la nourriture ?
Si vous demandez à un ranger expérimenté comment un troupeau repère un point d’eau éphémère à 50 kilomètres de distance, il vous parlera de mémoire et de transmission. La recherche de nourriture pour un éléphant sauvage n’est pas une errance aléatoire ; c’est une expédition planifiée.
Une étude fascinante menée par l’organisation Save the Elephants en collaboration avec l’Université d’Oxford a analysé les données GPS de 22 années de suivi. Les chercheurs ont découvert que les éléphants planifient leurs déplacements en fonction de la topographie et de la productivité de la végétation. Ils choisissent des itinéraires qui minimisent la dépense énergétique, évitant les pentes inutiles pour atteindre leurs zones de nourrissage [4].
Ces capacités de navigation basées sur la mémoire sont cruciales pour leur survie, en particulier pour les matriarches qui guident le troupeau. Elles se souviennent des emplacements des ressources critiques visitées des décennies plus tôt lors de sécheresses précédentes. C’est cette mémoire exceptionnelle qui permet aux éléphants de survivre là où d’autres espèces périssent [5].
La trompe et l’odorat : Des outils de précision

Détail de la trompe d’un éléphant en train de manger
Pour repérer ces ressources, l’éléphant dispose d’un outil biologique sans équivalent dans le règne animal : sa trompe. Cet organe, fusion du nez et de la lèvre supérieure, contient plus de 40 000 muscles (contre environ 600 dans tout le corps humain).
Au-delà de sa force, c’est la finesse de l’odorat de l’éléphant qui est déterminante pour son alimentation. Ils peuvent détecter une source d’eau ou des fruits mûrs à plusieurs kilomètres. En safari, on observe souvent les éléphants lever leur trompe en « S », sondant l’air comme un périscope olfactif. Ces biologie et comportements alimentaires sophistiqués leur permettent de sélectionner les plantes les plus nutritives et d’éviter les toxines végétales avec une précision chirurgicale.
L’éléphant, ‘Méga-jardinier’ : Son impact vital sur l’écosystème
L’appétit de l’éléphant a des conséquences positives immenses. En se déplaçant sur de vastes territoires, ils transportent des graines dans leur système digestif. Les chercheurs Ahimsa Campos-Arceiz et Steve Blake ont qualifié les éléphants de « Méga-jardiniers de la forêt » (Megagardeners). Leurs études montrent qu’un éléphant peut disperser des graines sur des distances allant jusqu’à 60 km, un record absolu pour un animal terrestre [6]. De nombreuses espèces d’arbres africains dépendent presque exclusivement du passage dans l’intestin d’un éléphant pour germer.
De plus, l’impact écologique va au-delà de la dispersion. Une analyse relayée par la BBC, citant les travaux du chercheur Fabio Berzaghi, met en avant que les éléphants de forêt favorisent le stockage du carbone. En piétinant les petits arbres à croissance rapide et en éclaircissant la végétation, ils favorisent la croissance des grands arbres à bois dur qui stockent davantage de carbone. La disparition des éléphants de forêt pourrait entraîner une perte de 7 % des stocks de carbone de la forêt tropicale d’Afrique centrale [7]. Comprendre ces stratégies de survie et l’alimentation des éléphants, c’est comprendre la santé de notre planète.
Pénurie et menaces : Pourquoi les éléphants ont-ils faim aujourd’hui ?

Troupeau d’éléphants traversant une zone aride
Malgré leur intelligence et leur adaptabilité, les éléphants font face à une crise alimentaire sans précédent. Les menaces sur l’alimentation des éléphants ne viennent pas de la nature elle-même, mais des bouleversements climatiques et humains.
La pénurie de nourriture pour les éléphants est aggravée par le changement climatique. Au Gabon, une étude citée par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) a révélé une statistique alarmante : la quantité de fruits disponibles pour les éléphants de forêt a chuté de plus de 80 % en 30 ans (entre 1986 et 2018). Cette famine nutritionnelle a entraîné une baisse mesurable de la condition physique des animaux [8].
L’impact de la sécheresse sur les éléphants est tout aussi dévastateur dans les savanes. Le Dr. Bruno Oberle de l’UICN souligne l’urgence de conserver des habitats interconnectés, car la fragmentation empêche les éléphants de migrer vers des zones plus riches lorsque la sécheresse frappe localement [9].
En Afrique de l’Ouest, notamment dans le complexe WAPOK (W-Arly-Pendjari), le réchauffement climatique modifie la phénologie des plantes (périodes de floraison et fructification). Comme l’explique une étude publiée dans The Conversation, ce décalage pousse les éléphants à sortir des réserves pour trouver de la nourriture, augmentant dramatiquement les conflits avec les agriculteurs [10].
Conseils de Safari : Observer l’alimentation en brousse
Pour l’éco-touriste, observer un éléphant se nourrir est un privilège qui offre des indices fascinants sur l’environnement. Voici quelques habitudes alimentaires des éléphants en safari à surveiller, basées sur l’expérience des rangers :
- L’écorçage : Si vous voyez des arbres dont l’écorce est fraîchement arrachée en longues lanières, un éléphant est passé par là récemment. C’est souvent un signe de saison sèche, l’éléphant cherchant l’humidité et les nutriments dans le cambium de l’arbre.
- La technique du pied : Observez comment ils utilisent leur pied avant pour déterrer des racines ou pour « nettoyer » une touffe d’herbe de sa terre avant de la mettre en bouche. C’est un signe d’intelligence et de dextérité.
- Respectez la « bulle » : Un éléphant qui mange est généralement calme, mais il protège ses ressources. Si un éléphant secoue la tête ou écarte les oreilles en vous faisant face alors qu’il mange, c’est un avertissement. Reculez doucement. Ne vous placez jamais entre une mère et son petit, ou entre un éléphant et un point d’eau.
Comprendre ces comportements enrichit votre expérience et assure votre sécurité ainsi que la tranquillité de l’animal.
Conclusion
L’alimentation de l’éléphant est bien plus qu’une simple nécessité biologique ; c’est le moteur d’un écosystème entier. Du brin d’herbe de la savane au fruit rare de la forêt équatoriale, chaque bouchée ingérée par ces géants contribue à façonner les paysages africains, à disperser la vie et même à lutter contre le réchauffement climatique.
Cependant, la résilience de ces « ingénieurs » a ses limites. Face à la sécheresse, à la réduction des habitats et au changement climatique, la quête de nourriture devient un défi mortel. Leur survie dépend de notre capacité à protéger leurs corridors migratoires et à stabiliser le climat. Lors de votre prochain safari, lorsque vous entendrez ce craquement familier dans les broussailles, souvenez-vous que vous n’observez pas seulement un animal qui mange, mais un jardinier titanesque à l’œuvre pour le bien de la planète.
Références
- Monde-Elephant. (N.D.). Que mangent les éléphants. Récupéré sur https://monde-elephant.com/blogs/blog-monde-elephant/que-mangent-les-elephants
- Corfu7. (N.D.). Régime alimentaire des éléphants. Récupéré sur https://www.corfu7.eu/regime-elephants/
- African Wildlife Foundation (AWF). (N.D.). L’étude des éléphants – Manuel technique No. 7. Récupéré sur https://www.awf.org/sites/default/files/media/Resources/Books/AWF_7_studying_elephants_frnch_0.pdf
- Save the Elephants & University of Oxford. (2024). How Elephants Plan Their Journeys: New Study Reveals Energy-Saving Strategies. Récupéré sur https://savetheelephants.org/news/how-elephants-plan-their-journeys-new-study-reveals-energy-saving-strategies/
- Polansky, L., et al. (2015). Elucidating the significance of spatial memory on movement decisions by African savannah elephants. Proceedings of the Royal Society B.
- Campos-Arceiz, A., & Blake, S. (2011). Megagardeners of the forest – the role of elephants in seed dispersal. Acta Oecologica. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1146609X11000154
- BBC Afrique. (2022). Environnement : comment les éléphants de forêt d’Afrique aident à lutter contre le changement climatique. Cité : Fabio Berzaghi. Récupéré sur https://www.bbc.com/afrique/region-61165337
- UICN. (2021). Shrinking spaces for the world’s largest land animal. Récupéré sur https://iucn.org/news/species-survival-commission/202108/shrinking-spaces-worlds-largest-land-animal
- UICN. (2021). Les espèces d’éléphants d’Afrique sont désormais En danger et En danger critique d’extinction. Cité : Dr. Bruno Oberle. Récupéré sur https://iucn.org/fr/news/species/202103/les-especes-delephants-dafrique-sont-desormais-en-danger-et-en-danger-critique-dextinction-liste-rouge-de-luicn
- Salako, K. V. (2024). Comment le changement climatique menace l’alimentation des éléphants dans les savanes d’Afrique de l’Ouest. The Conversation. Récupéré sur https://theconversation.com/comment-le-changement-climatique-menace-lalimentation-des-elephants-dans-les-savanes-dafrique-de-louest-257538